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Juridique & contrats

Prêt de main-d'œuvre illicite et délit de marchandage : les règles en ESN

Où s'arrête la prestation de services et où commence la fourniture de main-d'œuvre interdite. Les critères retenus par les juges, et ce qui expose une facturation en régie.

Clément Escande27 juillet 2026 7 min de lecture
Juridique & contrats

En résumé Deux interdictions distinctes se superposent : le prêt de main-d'œuvre à but lucratif ayant pour objet exclusif la mise à disposition de personnel (art. L. 8241-1), et le marchandage, qui y ajoute un préjudice au salarié ou le contournement de dispositions légales ou conventionnelles (art. L. 8231-1). Une prestation en régie n'est pas illicite en soi — elle le devient quand il ne reste, sous le contrat, aucune prestation réelle : ni savoir-faire propre, ni encadrement, ni mission définie.


C'est le risque juridique le plus structurant du métier, et le plus rarement regardé en face. Une ESN vend des jours d'intervention de ses consultants chez ses clients. Décrit ainsi, le modèle ressemble beaucoup à ce que la loi interdit. La différence tient à des critères précis, et une partie des agences opère sans savoir de quel côté de la ligne elle se trouve.

Cet article décrit les critères et les zones de risque. Il ne remplace pas l'analyse d'un avocat sur vos contrats réels — c'est une matière d'appréciation où les juges regardent les faits, pas les intitulés.


Deux infractions, souvent confondues

Le prêt de main-d'œuvre illicite (art. L. 8241-1)

Est interdite toute opération à but lucratif ayant pour objet exclusif le prêt de main-d'œuvre. Les deux conditions sont cumulatives : le caractère lucratif, et l'exclusivité de la mise à disposition.

C'est cette notion d'objet exclusif qui laisse exister le métier de la prestation. Si la mise à disposition de personnel n'est que la conséquence de la réalisation d'une tâche spécifique, l'opération n'a pas pour objet exclusif le prêt de main-d'œuvre — elle a pour objet la tâche.

Certaines activités sont expressément autorisées à fournir de la main-d'œuvre : travail temporaire, portage salarial, groupements d'employeurs, entreprises de travail à temps partagé. Elles opèrent dans des cadres réglementés dédiés. Une agence de prestation qui n'est pas dans l'un de ces cadres relève du régime général.

Le marchandage (art. L. 8231-1)

Le marchandage est une opération à but lucratif de fourniture de main-d'œuvre qui a pour effet de causer un préjudice au salarié, ou d'éluder l'application de dispositions légales ou de stipulations conventionnelles.

L'infraction est donc plus large sur un point et plus étroite sur un autre : elle n'exige pas l'exclusivité de la fourniture de main-d'œuvre, mais elle exige un préjudice ou un contournement. Typiquement : un intervenant privé de l'application de la convention collective qui lui serait due, ou d'éléments de rémunération dont il bénéficierait s'il était salarié de l'entreprise utilisatrice.

Les deux qualifications peuvent être retenues sur les mêmes faits.


Les critères que les juges regardent

Aucun critère n'est décisif seul. Les juridictions raisonnent par faisceau d'indices, sur la réalité de la relation plutôt que sur la rédaction du contrat.

Indice Prestation licite Zone de risque
Savoir-faire Compétence ou technicité propre au prestataire, distincte de celle du client L'intervenant fait le même travail que les salariés du client, sans spécificité
Encadrement Le prestataire dirige, évalue et sanctionne son intervenant L'intervenant reçoit ses ordres et son évaluation du management du client
Objet du contrat Mission définie, périmètre et livrables identifiables Mise à disposition d'un profil, sans objet défini
Moyens Le prestataire fournit méthodes, outils, environnement L'intervenant utilise exclusivement les moyens du client
Rémunération Liée à un forfait, un livrable, un résultat Strictement fonction du temps passé, sans autre référence
Autonomie Le prestataire organise son intervention Horaires, congés et affectations décidés par le client

Le lien de subordination est le fil rouge. La question à laquelle tout se ramène : qui exerce l'autorité sur l'intervenant pendant la mission ?


Le cas de la régie, sans détour

Il faut le dire clairement, parce que c'est le modèle dominant du secteur : la facturation en régie — jours × TJM — est le point de la grille qui joue contre vous. Une rémunération strictement proportionnelle au temps passé est un indice de fourniture de main-d'œuvre, et un contrat de régie porte cet indice par construction.

Cela ne rend pas la régie illicite. Le critère est un indice parmi plusieurs, et une régie s'exerce très légitimement lorsque les autres critères sont satisfaits : le consultant apporte une expertise que le client n'a pas, il reste piloté par son agence, il intervient sur un périmètre défini, son agence assume la qualité de la prestation.

Ce que ça implique en pratique : une agence en régie doit être plus rigoureuse que la moyenne sur les autres critères, puisqu'elle en concède un d'entrée. Les points de vigilance concrets :

  • Un ordre de mission décrivant un périmètre, pas un profil. « Un développeur senior, 5 jours par semaine, jusqu'à nouvel ordre » décrit une mise à disposition. « Reprise et industrialisation de la chaîne de déploiement du produit X, jalons T3 » décrit une prestation. Voir contrat cadre et ordre de mission.
  • Un pilotage réel par l'agence. Points réguliers, suivi de la prestation, interlocuteur agence identifié. Une agence qui facture sans jamais parler à son intervenant ni au client ne pilote rien, et cela se voit.
  • La validation du CRA comme acte contractuel, pas comme pointage. Le compte rendu d'activité constate la réalisation d'une prestation sur une période. Un CRA qui ressemble à une feuille de présence — horaires d'arrivée, absences, congés validés par le client — installe l'inverse de ce que vous voulez démontrer. Voir compte rendu d'activité : définition et bonnes pratiques.
  • Des congés et une organisation gérés par l'agence. Un intervenant qui demande ses congés au manager du client illustre un rattachement hiérarchique.

Les sanctions

Elles sont pénales, et lourdes pour les deux infractions : jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 30 000 € d'amende pour une personne physique, portée à 150 000 € pour une personne morale.

S'y ajoutent des peines complémentaires qui pèsent souvent plus que l'amende :

  • Interdiction de sous-traiter de la main-d'œuvre, prononçable pour une durée de deux à dix ans
  • Exclusion des marchés publics, affichage ou diffusion de la décision
  • Et surtout, au civil : requalification de la relation en contrat de travail avec l'entreprise utilisatrice, avec les conséquences rétroactives correspondantes

Le risque ne pèse pas seulement sur l'agence. L'entreprise cliente est exposée en tant qu'utilisatrice — ce qui explique que les directions achats des grands comptes soient attentives au sujet, et que la solidité de votre cadre contractuel soit un argument commercial autant qu'une protection.


Ce qu'il faut faire concrètement

  1. Relire vos ordres de mission. S'ils décrivent des profils et des volumes de jours sans objet, c'est le premier chantier. C'est aussi le moins coûteux.
  2. Vérifier qui pilote. Identifiez, mission par mission, qui fixe les priorités de l'intervenant. Si la réponse est systématiquement « le client », le montage est fragile quelle que soit la rédaction.
  3. Séparer le constat de prestation du pointage. Le CRA atteste une prestation réalisée sur une période, avec un rattachement à un périmètre de mission.
  4. Documenter l'apport propre. Méthodologie, outillage, revue qualité, montée en compétence des intervenants : ce sont les éléments qui démontrent que vous vendez autre chose que des jours-hommes.
  5. Faire auditer les cas limites. Les missions longues, mono-client, sur des tâches non spécifiques sont celles à faire regarder par un conseil.

Le fond du sujet n'est pas rédactionnel. Une agence dont les missions ont un périmètre, dont les intervenants sont pilotés, et dont les CRA constatent des prestations rattachées à des missions, est solide — et le prouve avec ses propres données. Une agence qui reconstitue tout cela à la demande, depuis des tableurs et des emails, sera crédible à hauteur de ce qu'elle peut produire.

C'est la même exigence, vue sous un autre angle, que celle décrite dans documents obligatoires d'un sous-traitant : la conformité se démontre par la trace, pas par l'intention. Pour la structuration des missions et le pilotage des intervenants, voyez Billi pour les ESN.

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